Publié par : Marie | 29 octobre 2013

Fiche de lecture : « Célestin Freinet, pédagogie et émancipation »

Nous sommes en pleine recherche d’école pour notre fille, qui devrait normalement être scolarisée à la prochaine rentrée (septembre 2014). Nous avons déjà décidé que l’Education Nationale, sa réforme des rythmes scolaires, ses évaluations dès l’âge de 3 ans et autres joyeusetés, ce serait sans nous. Nous prenons donc des contacts pour mieux connaître les alternatives, et c’est dans ce cadre que j’ai emprunté à la bibliothèque municipale « Célestin Freinet, Pédagogie et émancipation » par Henri Peyronie.

C’est un petit livre qui se lit assez vite. Il se compose de 3 grandes parties : une biographie de Célestin Freinet, qui insiste sur le développement de ses techniques et leur cadre idéologique, puis une collection d’extraits qui évoquent les techniques Freinet (publications par Freinet lui-même, ou par d’autres de son mouvement), et enfin une partie plus prospective, qui évoque la postérité de Freinet et de ses techniques.

La partie biographique s’intéresse notamment aux motivations de Freinet lorsqu’il a commencé à faire la classe autrement. On note que, contrairement à d’autres réformateurs de l’éducation, Freinet lui-même n’a pas spécialement souffert du système classique par lequel il est passé (sous la 3e république), tout au plus s’est-il ennuyé un peu. Deux explications sont données pour la naissance des techniques Freinet :

  • Freinet, né en 1896, a combattu dans la Première Guerre Mondiale et en a conservé une fragilité physique qui ne lui permettait pas de faire un cours magistral tout une journée, surtout dans un environnement clos et plein de poussières de craie. C’est une explication que Freinet lui-même a avancé, et dont son épouse et biographe, Elise Freinet, donne une version un peu romancée dans un des ouvrages qu’elle a consacrés aux techniques Freinet.
  •  Mais, dès le départ, les techniques Freinet ont également un but politique et idéologique assumé : il s’agit de faire une école pour les prolétaires, afin d’apprendre par le travail et de former des ouvriers libres, par opposition à l’école « classique » capitaliste. La guerre est cependant importante pour comprendre cet engagement de Freinet, puisque c’est au cours de la guerre et dans les années qui suivent qu’il s’est rapproché du Parti Communiste.

L’auteur semble dire que, si les deux explications ont chacune une part de vérité, l’entreprise politique était initialement la plus importante. Par la suite, Freinet et ses continuateurs ont insisté de plus en plus sur l’explication liée à son état de santé, à mesure que Freinet  s’est éloigné du Parti Communiste. De plus, la société française a beaucoup changé entre le début des travaux de Freinet et la fin de sa vie, et la référence au communisme et au prolétariat avait moins de sens dans les années 60 et les banlieues de grandes villes que dans le monde rural des années 30.

La partie centrale du livre présente des extraits d’écrits de Freinet, qui sont passionnants. On y apprend par exemple les bases de l’imprimerie à l’école, une des techniques Freinet phares. L’objectif de l’imprimerie à l’école est de se passer de manuels, car Freinet a remarqué que, dans la classe rurale où il a enseigné initialement, les enfants avaient énormément de connaissances et de savoir-faire pratique, qui venaient par exemple de leur implication quotidienne dans les travaux de la ferme, mais qu’on les forçait à étudier à l’école sur des livres qui parlaient de sujets qui ne les intéressaient pas, voire qui leur étaient entièrement étrangers. Ainsi, l’apprentissage de la lecture ne s’incarnait absolument pas dans l’univers concret qui leur était familier, et l’école était complètement close, dissociée de la vie. Freinet a eu l’idée alors de faire composer à ses élèves leurs propres textes, à partir de sujets qui les intéressaient. L’imprimerie permettait de donner à ces textes une forme imprimée et donc légitime. Et c’était également un apprentissage manuel de la typographie, utile à l’enfant prolétaire pour se libérer. Et enfin, l’imprimerie permettait l’échange et l’ouverture au monde, à travers des échanges avec d’autres écoles, dans d’autres régions : une classe pouvait envoyer un texte sur une curiosité géographique de sa région, et recevoir en échange le récit d’une tradition folklorique d’une région lointaine.

On découvre également, dans cette deuxième partie du livre, les « invariants » sur lesquels se fondent les techniques Freinet, comme par exemple :

  • « L’enfant est de la même nature que l’adulte. »
  • « Etre plus grand ne signifie pas forcément être au-dessus des autres. »
  • « Nul n’aime se voir contraint à faire un certain travail, même si ce travail ne lui déplaît pas particulièrement. C’est la contrainte qui est paralysante »

Je vous invite à les lire tous ici : personnellement, je ne les peux pas les lire sans hocher la tête avec beaucoup d’enthousiasme, cela correspond exactement à ma vision de l’enfant et à ce que je souhaite faire avec ma fille.

La troisième partie du livre évoque la postérité des techniques Freinet, leur adaptation (ou pas) aux bouleversements économiques et sociaux intervenus depuis leur apparition, leur diffusion internationale. J’y ai appris par exemple que le fameux « mettre l’enfant au centre du système » était initialement une idée inspirée de Freinet.

Revenons sur les « techniques » Freinet : ce n’est qu’à la fin de sa vie que Freinet a parlé parfois de « pédagogie » Freinet, auparavant il a toujours insisté sur le fait qu’il développait avant tout des techniques, à savoir : quelque chose de l’ordre du savoir-faire, qui s’inscrit dans le monde artisanal et ouvrier, et qui n’est pas un cadre unifié et figé. C’est une des grandes différences entre Freinet et, par exemple, Montessori :

  • Maria Montessori, à partir de ses observations des enfants, a développé un cursus entre les âges de 3 et 12 ans qui comprend un nombre fini d’activités précisément spécifiées, dotées d’un matériel Montessori spécifique, qui est le même d’une école à une autre. Elle a théorisé elle-même ses travaux
  • Célestin Freinet a travaillé en réseau avec de nombreux autres enseignants qui se trouvaient sur le terrain, partout en France, et ils ont créé de manière collaborative des techniques qui servent de support à l’enseignement, mais avec des variantes locales nombreuses. Les techniques Freinet sont restées en mouvement (par exemple, la fin du livre explore rapidement les possibilités d’évolution de l’imprimerie à l’école au 21e siècle, compte tenu de la propagation des blogs).

Freinet connaissait la plupart des penseurs de l’école nouvelle, y compris Montessori, et les critiquait pour deux raisons principales : le verrouillage et le brevetage de « méthodes » Montessori, Decroly, etc. (je reviendrai sur cette critique dans un prochain billet), et le fait que ces penseurs ne s’inscrivaient pas dans un cadre politique mais pensaient l’école indépendamment de son environnement.

C’est l’une des choses qui m’ont le plus intéressée dans ce livre, parce qu’elle fait écho à une de mes propres préoccupations : pour faire une école nouvelle, une école active, qui va à contresens de l’école publique en vigueur, doit-on se mettre complètement à côté, « en marge », notamment en se plaçant hors contrat avec l’Education Nationale afin de conserver la liberté pédagogique, ou doit-on au contraire essayer de changer l’école « de l’intérieur », dans le cadre même de l’école publique ? Le premier cas est ce qui a été choisi par Montessori par exemple (en France en tout cas), et peut être dénoncé comme une école « pour riches » qui pratique une sélection de fait par l’argent. Mais l’école active au sein même du système classique, qui permet en théorie de s’adresser à tous les enfants, risque d’être illusoire. Le livre raconte ainsi comment, après une première expérience satisfaisante dans une école rurale , Freinet a été muté à Vence, dans un environnement plus urbain et aisé, où il a rencontré des obstacles croissants à la mise en œuvre de ses techniques… tant et si bien qu’il a fini par créer une école privée pour pouvoir y appliquer librement ses principes.

Et ce que j’ai lu par ailleurs sur l’école nouvelle en France met en lumière que, généralement, ce mouvement est toléré, à condition qu’il reste à petite échelle et dans des environnements très spécifiques : par exemple, il existe seulement deux lycées autogérés en France (dont un, à Saint-Nazaire, se réclame de la « pédagogie institutionnelle » qui dérive de Freinet), et ils sont présentés comme un dernier recours au décrochage scolaire d’élèves fragiles, pas comme une modalité de scolarité secondaire accessible à tous les jeunes. L’expérimentation au sein du système classique, comme par exemple à Gennevilliers, est rare et je ne crois pas à une généralisation prochaine.

Ainsi, le livre relève très justement qu’aujourd’hui, l’école nouvelle intéresse avant tout des parents « bobo », éduqués, aisés, et « qui font suffisamment confiance à leur enfant » pour lui permettre d’apprendre à son rythme. Je me suis tout à fait reconnue dans ce portrait. Comme je le disais récemment à une fervente des « apprentissages de base », du « lire-écrire-compter » et du « retour de l’autorité », le principal déterminant de la réussite scolaire d’un enfant est, aujourd’hui en France, la situation économique et sociale de ses parents. C’est malheureux et je souhaite vivement que ça change, mais en attendant, ma fille a la chance d’avoir deux parents qui ont fait des études supérieures et qui gagnent bien leur vie, elle n’aura très probablement pas de problème scolaire, et nous pouvons donc « nous permettre » de ne pas lui imposer le rythme infernal de l’école classique (surtout dans notre quartier…), des cours particuliers, de la course à la meilleure prépa, mais de lui donner la possibilité d’apprendre à son rythme et selon ses intérêts.

Je recommande chaudement ce livre qui donne beaucoup à réfléchir (il y aurait aussi des choses à dire sur l’inscription de l’école dans son territoire, qui est esquissée dans le livre) et qui ouvre des horizons. Recommandation spéciale à Nahi, à qui j’ai souvent pensé en le lisant, et à Mia et Apostille, que ça intéressera sûrement aussi.

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Responses

  1. Intéressant. Nous sommes impatients de connaitre la suite. Avez-vous trouvé l’école qui correspond à vos attentes ?


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