Publié par : Marie | 20 août 2011

L’amour en plus

Parmi mes lectures récentes, il y a un livre d’Elisabeth Badinter — oui, je sais. « L’amour en plus » a été écrit au début des années 80 et revient, comme l’indique son sous-titre, sur l’histoire de l’amour maternel du XVIe au XXe siècle. Elisabeth Badinter s’emploie à démontrer qu’il n’existe pas d’instinct maternel, mais qu’il peut exister un amour maternel, qui s’exprime plus ou moins (et de manière assez différente) en fonction du contexte culturel et historique.

Spontanément, je suis moi aussi assez sceptique sur l’instinct maternel, donc la démarche m’a beaucoup intéressée. J’ai découvert toutes sortes de choses : par exemple, que la pratique de mettre les enfants en nourrice n’était absolument pas l’apanage des aristocrates et des grandes bourgeoises, mais concernait plus de 80% des enfants au XVIIIe siècle, les nourrices elles-mêmes confiant leurs enfants à d’autres nourrices. Evidemment, plus les familles étaient aisées, plus elles pouvaient payer de bonnes nourrices, qui n’étaient pas obligées de cumuler leur charge de nourrice avec les travaux des champs… et plus les enfants survivaient. Les statistiques collectées par Badinter sur la mortalité infantile des bébés confiés à des nourrices ou, pire encore, abandonnés dans des orphelinats, sont terrifiantes.

L’auteur décrit une époque où on ne considère pas encore les enfants comme des personnes précieuses, où des parents qui pleurent sur un enfant mort jeune sont moqués comme le seraient aujourd’hui des propriétaires de chien inconsolables de leur compagnon. Au XVIIIe siècle, un enfant c’est bien, mais s’il meurt ce n’est pas bien grave, il suffit d’en faire d’autres. D’ailleurs, de très nombreux nouveaux-nés partent en nourrice quelques heures  à peine après leur naissance, pour des trajets de plusieurs heures dans le froid, même au milieu de l’hiver. Ces pratiques causent la mort de 5 à 10% des pauvres enfants concernés… Et pour les survivants du trajet, Badinter nous décrit des nourrices négligentes, ou trop pauvres pour pouvoir se consacrer entièrement aux enfants qu’elles gardent. D’où une mortalité importante des enfants en nourrice, sans compter les blessures. Quant aux parents, il n’est pas rare qu’ils restent des années sans demander de nouvelles de leurs enfants. Il n’est pas rare, même, que les parents n’assistent pas aux obsèques de leurs enfants morts en nourrice…

Dans ces conditions, l’allaitement maternel émerge comme le meilleur moyen de favoriser la survie et la bonne croissance des enfants. Les statistiques comparées de mortalité d’enfants en nourrice et des rares enfants nourris par leur mère sont formelles…

Le livre est passionnant, et pas spécialement militant. Effectivement, Elisabeth Badinter n’est pas une grande défenseuse du maternage, mais ce livre-ci n’aborde pas spécialement le sujet. Et il a été rédigé à une époque pas si lointaine certes, mais assez différente de la nôtre : une faible majorité de femmes qui travaillaient, des tâches ménagères et liées aux enfants beaucoup plus souvent assumées par les femmes qu’aujourd’hui…

En ce qui me concerne, ce livre m’a fait réfléchir sur deux sujets importants :

Ce qu’est, et ce que n’est pas, une mauvaise mère

ça devient à la mode de se dire « mauvaise mère », « mère indigne » pour des choses telles que donner une fessée à son enfant, préférer une séance de ciné plutôt que de pouponner… C’est sûrement une attitude décomplexante au milieu des dogmes et des interdits de toute sorte qu’on entend sur l’éducation des enfants, mais moi ça m’a toujours un peu gênée. Une mauvaise mère, c’est ce que je crains d’être pour mon enfant. ça ne me fait pas spécialement rire.

Heureusement, mon père m’a déjà rassurée sur le sujet. Il est administrateur d’une crèche et les responsables lui racontent parfois les histoires de certains enfants, dont les parents sont alcooliques, les frappent, les parquent devant la télé sans s’intéresser à eux… Avec les histoires de nourrices maltraitantes, de parents qui font passer leurs enfants de la nourrice à la pension en s’intéressant à peine à eux, Elisabeth Badinter m’a confortée dans l’idée que, quoi que je puisse faire, ce ne sera pas bien grave par rapport à un tas de pratiques qui, jusqu’à assez récemment, étaient considérées comme parfaitement normales.

Je reste persuadée que prendre soin d’un enfant est une responsabilité énorme, mais les injonctions sur la quantité de nourriture à faire avaler à un bébé ou la durée d’allaitement recommandée m’atteindront sûrement moins maintenant que je mesure le progrès accompli depuis ne serait-ce qu’un siècle dans les pratiques de puériculture.

L’intérêt de l’allaitement

Eh oui, tout arrive. Elisabeth Badinter m’a fait voir les bénéfices de l’allaitement maternel…

Initialement, je n’ai pas spécialement d’opinion sur l’allaitement. Ma mère ne m’a jamais allaitée (pas envie) et je me suis développée tout à fait normalement, en n’ayant jamais été malade, ni enfant, ni plus tard. Je suis persuadée aussi que le lait en poudre a été une grande avancée pour les femmes, qui leur a permis de concilier plus facilement l’éducation de leurs enfants et une activité professionnelle. Sans compter les nombreuses femmes qui ne peuvent pas allaiter et disposent à présent d’une solution.

D’un autre côté, mon mari et moi avons lu les nombreux articles sur les bienfaits de l’allaitement sur la santé et le développement des enfants. Je suis un peu méfiante, parce que je n’ai vu aucune étude en double aveugle (un groupe de bébés sélectionnés au hasard qui sont allaités par leur mère, un autre groupe sélectionné au hasard et nourri au biberon), donc je ne vois pas bien comment les chercheurs peuvent contrôler pour la situation sociale des familles, le niveau d’éducation des mères, le revenu et tous les autres facteurs environnementaux qui influent sur la santé des enfants. Mais enfin dans le doute, pourquoi pas allaiter. D’autant plus que ça crée un lien plus fort entre la mère et l’enfant, et que l’enfant peut continuer à bénéficier, dans le lait de sa mère, de la variété des saveurs qu’il a expérimentées quand il était dans son ventre, plutôt que d’être condamné à l’uniformité du lait en poudre. Le mari et moi aimons beaucoup la bonne bouffe, donc c’est un argument qui nous parle…

Mais au-delà de mon opinion initiale marginalement favorable à l’allaitement maternel, Badinter m’a fait prendre conscience que, pendant très longtemps, ça a tout simplement été une question de vie ou de mort pour les enfants. D’ailleurs, ça l’est encore de nos jours dans les pays les plus pauvres : le lait en poudre c’est bien sympa, mais quand on n’a pas accès à de l’eau de bonne qualité pour préparer les biberons, ça n’a pas grand intérêt, les bébés ont sûrement davantage de chances s’ils peuvent bénéficier des anticorps de leur mère…

Evidemment, pour mon enfant à moi les alternatives disponibles à l’allaitement sont bien meilleures que les bouillies des nourrices du XVIIIe siècle dont le lait s’asséchait à force de travailler aux champs tout en nourrissant plusieurs enfants, ou les biberons sans eau potable des pays les plus pauvres. Mais Elisabeth Badinter m’a fait prendre conscience de la chance que cela pouvait être, pour un enfant, de bénéficier du lait de sa mère. Ce n’est pas une chance acquise, l’allaitement était une pratique assez marginale pendant de longues périodes de l’histoire, alors maintenant que c’est devenu plus facile socialement de le faire, je veux au moins essayer. Sûrement pas six mois, et sûrement pas avec tout le package couches lavables et compagnie, mais ceci est une autre histoire…

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Responses

  1. C ‘est vrai qu’on est passé d’une période où les enfants servaient à la reproduction de l’espèce, n’étaient pas une denrée rare et où la mort d’un veau était plus lourde de conséquences que celle dun bébé à une période qualifiée fort proprement d’enfants rois. Nettement mieux. Mais comme toujours, dans les coups de balanciers, l’autre côté était aussi exagéré que celui qui a été quitté !

    Entre ne rien faire pour ses enfants (on en fait un tous les ans) et trop en faire pour eux, il y a un coup de balancier que la fin du XXème siècle occidental a donné d’un seul homme. Et aujourd’hui trop c’est trop !

    Les enfants d’aujourd’hui sont majoritairement surinvestis, surprotégés, gardés en enfance psychologique (Tanguy).

    Mais entre vous et les autres parents, il y a une énorme différence qui fera que vous serez une EXCELLENTE mère : vous n’avez pas de théories sur les enfants et leur éducation et vous vous posez des QUESTIONS. Vous réfléchissez avant de répondre à vos questions.

    Ensuite, une ois que vous aurez constaté que l’enfance ne dure que 15 ans (adolescence compris) que le reste de la vie de vos enfants durera 70 ans de plus, vous constaterez que votre job de mère consiste à utiliser ces 15 années pour permettre à vos enfants de vivre le mieux possible les 70 qu’il leur restera à vivre sans vous.

    Tout le reste n’est que conneries de gens qui ont le front bas et la vue courte.

  2. pour avancer dans ton choix, allaiter ou pas allaiter… (qui t’appartient!), je te conseille UNE lecture:
    « l’allaitement » de Marie Thirion.
    Mon père, pédiatre, m’avait prêté le sien pendant ma première grossesse.
    Ce live a été une révélation, tout simplement.

    Je partais du principe que j’allais « essayer » d’allaiter… et en refermant ce livre j’étais convaincue que j’allais allaiter.
    Et j’ai compris que pour réussir son allaitement, il faut être fermement décidée, très renseignée, motivée à bloc, prête à endurer les petites difficultés et douleurs du début.
    La première semaine est la plus difficile… et si je peux me permettre ce petit conseil: mes copines qui ont dit « je vais juste essayer » on arrêté au bout de 2 jours, parfois à regret. Toutes celles qui ont décidé d’allaiter, en sachant pourquoi, et en sachant à quoi s’attendre, on continué malgré les obstacles.

    Vraiment, lis ce bouquin, il est génial!

    • je note !
      Pour l’instant, c’est un sujet que j’ai plutôt évité avec les mères de mon entourage. Avant d’être enceinte, ça ne m’intéressait pas, et maintenant, je sais pas, ça me gêne un peu d’en parler, d’autant plus que je n’ai pas d’amies proches avec enfants.
      Donc merci pour la référence !

  3. J’ai beaucoup ri en lisant l’argument de « la bonne bouffe », je trouve ça très mignon, très épicurien, très logique… Mon chéri et moi sommes partisans de l’allaitement maternel quand il est désiré (et il l’est pour moi – bon, je ne suis pas encore enceinte, on n’est même pas encore en phase d’essais, mais on en a déjà parlé quand même) , mais on n’avait jamais pensé à cet aspect de l’allaitement.

    Pour le reste, je n’ai pas suffisamment de mères qui ont allaité pour te donner des conseils, alors je me contente de faire un vœu pour que ça se passe merveilleusement bien ! 🙂

  4. Mauvaise mère… je te renvoie au magasine…

    Pour l’allaitement, finalement on n’a pas la même mère. La mienne nous a tous allaité et a fait partie très longtemps de la Leache Ligue (LLL). Du coup pour moi c’est « normal » d’allaiter.
    Si j’ai retenu une chose de tout ce que j’ai entendu sans écouté quand j’étais petite, c’est que on peut TOUTE allaiter car les échecs viennent d’un manque de conseils pertinants (par exemple ceux de LLL qui interviennent en maternité ou dans les écoles de sage-femme).
    Du coup ce n’est pas vraiment une question que je me poserai car je connais la réponse… mais viendra la question de la reprise du travail… mais c’est une autre histoire !

  5. rectifications : presque TOUTES (y’a toujours des cas où…) mais disons la grande majorité des femmes….

  6. Si tu souhaites allaiter, je ne saurais trop te conseiller de regarder une ou deux vidéos d’allaitement, celles de la leche league par exemple (tout le site n’est pas à conseiller, à mon avis, mais leurs vidéos sont bien faites). On n’est pas toujours aidés là où on accouche, et l’allaitement n’est pas forcément si instinctif que ça… Tous les bébés ne prennent pas « bien » le sein du premier coup, or une mauvaise position peut causer de fortes douleurs, des crevasses, et pour couronner le tout un allaitement inefficace. Si le futur père peut regarder aussi, pour te conseiller sur la position d’un point de vue extérieur, c’est encore mieux !

  7. @Mia et Anna Musarde : tiens, j’avais une image plutôt défavorable de LLL jusqu’à présent, je vais aller y voir de plus près…
    ça ne m’étonne pas du tout qu’il y ait un apprentissage, pour la mère et pour l’enfant, et en tout cas je trouve ça plus rassurant que de se dire « faites confiance à l’instinct maternel » qui pour moi ne s’est pas (encore ?) vraiment manifesté 🙂

  8. Je n’ai pas une opinion favorable de LLL à 100% ; je trouve les vidéos de leur site bien faites, comme je te le disais, mais ils sont peut-être un peu trop « allaitement à tout prix » pour moi. Si c’est un désir de la mère et que ça ne se passe pas trop mal, pourquoi pas, mais il faut aussi savoir lâcher prise et passer à l’allaitement mixte ou au tout biberon si ça se passe vraiment mal.

  9. De mon côté je ne connais pas LLL. Juste les framboisiers d’une des dames de mon enfance et ma môman donc forcément c’est subjectif…
    Disons que je le mets dans « le rôle » de LLL de « pousser un peu » pour l’allaitement. Du coup ça ne me « choque » pas.
    Disons que parfois on a besoin d’un avis tranché pour franchir un pas. De personnes hyper convaincues.
    Disons qu’à partir du moment on où a pris la décision (de ne plus allaiter ou pas exclusivement), à ce moment là ça ne sert à rien de culpabiliser.
    Et pourtant je suis la première à dire qu’il faut lâcher prise et accepter certains compromis.
    Mais avec l’aide de ce genre de personnes type LLL, on aura « tout essayé », on aura donné « le meilleur de nous-mêmes ».

  10. […] pense que ce qui m’a convaincue d’allaiter, c’est un peu le bouquin d’Elisabeth Badinter (mais oui), un peu mon mari qui a insisté pour que j’essaie au moins (il a tenté la même […]

  11. […] le premier L’amour en plus de Marie de Comment vivre marié quand on est con et pleurnichard : on a échangé sur la LLL (La […]


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